17.12.2006

Fin de partie

La «Revue» peut continuer de rire

Michel Noverraz

Le Conseil municipal de Genève n’a pas fait dans la dentelle: à une solide majorité (49 contre 11), il a refusé hier soir de rogner 80'000 francs sur la subvention de 325'000 qu’accorde la Ville à la fameuse Revue. Le Parti libéral s’est trouvé pratiquement seul pour réclamer cette coupe à la tronçonneuse, un projet qu’il justifiait par mesure d’économie. Mais d’aucuns y ont vu de sa part une sorte de «punition» pour un spectacle peu à son goût.

La Bâtie aussi

Dans la foulée, le législatif a repoussé (38 voix contre 23) un autre amendement libéral prévoyant de priver le Festival de la Bâtie d’une subvention de 200'000 francs Les débats se sont déroulés dans le cadre de l’examen du budget 2007, qui prévoit un déficit de 30 millions.

© Le Matin Dimanche (17.12.2006)

12.12.2006

Tartuffe

Moi qui croyais que Le Temps était un journal sérieux!
Merde alors!
La Revue écrite par Naftule et Meury...
Et moi, je sens le pâté?
J'ai l'ego qui se révolte comme une huître sous un filet de citron.

Pour les élus genevois, la Revue n'est plus intouchable: motifs d'une rébellion

La subvention de 325000 francs versée au spectacle satirique est contestée. Le Conseil municipal tranchera ce samedi.

Cynthia Gani

La Revue genevoise a perdu son statut d'intouchable. Sexiste, pas assez caustique, trop onéreuse et, pis encore, à la solde du Parti radical: voilà les arguments dégainés par certains élus de la Ville de Genève, qui ont décidé de s'attaquer à la vénérable institution. Au point qu'à quatre jours du vote du budget 2007 de la Ville, plusieurs politiques réclament l'abolition de la subvention touchée par le spectacle satirique, qui date de 1892. L'équipe de la Revue est amère, même si cette suppression n'a presque aucune chance d'être votée. Mais que s'est-il donc passé pour qu'un tel assaut soit donné?

Le machisme comme prétexte

Au départ, il y a ce que Pierre Naftule, coauteur du spectacle avec Thierry Meury, a lui-même qualifié de «maladresse»: dans le sketch mettant en scène Monica Bonfanti, la cheffe de la police, il était question d'une «tournante». Le mot, qui évoque le viol collectif, a vite été retiré. Mais les auteurs n'ont pas rhabillé Monica Bonfanti pour autant: au Casino-Théâtre, la haut fonctionnaire s'effeuille langoureusement en préparation à la fête de Noël du Conseil d'Etat. Puis déambule en petite tenue parmi les policiers.

«Machiste», s'exclame le conseiller municipal Christian Zaugg, membre de la formation «A gauche toute». L'élu estime que la Revue a dépassé les bornes. Et veut manifester sa mauvaise humeur en rognant dans la subvention de 325 000 francs. A titre de comparaison, le Grand Théâtre touche 35 millions par an.

Un prétexte pour faire taire les auteurs qui malmènent depuis le début de la législature les cinq membres de l'exécutif de la Ville, dont quatre sont à gauche de l'échiquier?

Sous tension électorale

A trois mois des élections municipales, la campagne bat son plein. Frédéric Hohl, producteur de la Revue, est convaincu que cela compte: «Je suis député radical au Grand Conseil. Alors on me reproche d'être trop gentil avec Pierre Maudet (ndlr: président des radicaux genevois). Mais 80% de l'équipe de la Revue est à gauche. Et le jour où Pierre Maudet commettra une erreur, il sera lui aussi épinglé!»

Le groupe libéral, qui a élaboré un amendement réclamant une coupe de 80000 francs dans la subvention, aurait aussi quelques raisons de céder à la pression préélectorale: Pierre Muller, son magistrat, est incarné par le brave chien Rantanplan.

«On ne rit plus vraiment»

Mais le conseiller municipal Jean-Marc Froidevaux s'en défend. Le seul motif de la coupe, dit-il, est économique: chacun doit contribuer à l'effort de rigueur. Et puis, «en s'affranchissant de la Ville, la Revue gagnera en causticité», argumente-t-il. En se félicitant de la proposition de Frédéric Hohl, qui, puisque c'est ainsi, a décidé de supprimer les deux soirées offertes aux collaborateurs de la Ville pour la somme de 50000 francs

Au-delà de ces guéguerres électorales, un autre reproche est formulé: cette année, la Revue n'est pas drôle. Même si elle est favorable au maintien de la subvention, Catherine Gaillard, élue d'A gauche toute, est critique: «Les rares fois où j'ai ri, je ne me sentais pas à l'aise.» Pas à cause des sketches au-dessous de la ceinture. «Là-dessus, les féministes n'ont pas réagi», dit cette membre de «Femmes en colère». Mais plutôt «sur le côté «tous pourris» du spectacle: les auteurs sont tombés dans l'amertume». Conteuse de profession, Catherine Gaillard ose une comparaison: «Au Moyen Age, quand le fou du roi ne faisait pas rire, on lui coupait la tête. Aujourd'hui, certains veulent couper la subvention à la Revue.»

«La revue doit être méchante»

Pour Thierry Meury, c'est un comble. «Depuis quand les élus s'occupent-ils de la qualité d'une satire politique?» lance-t-il. En profitant pour lancer une pique: «Si on doit cesser de subventionner les spectacles médiocres, alors il faut interdire la rediffusion du Conseil municipal sur la télévision locale Léman bleu!»

Sur la défensive, l'humoriste concède que «si ça ne tenait qu'à moi, j'aurais déjà claqué la porte». Mais la Revue, c'est une équipe de cinquante personnes. Alors, devant ce qu'il perçoit comme une montée de politiquement correct, Thierry Meury rappelle sobrement qu'une «vraie Revue doit être un peu méchante.»

«Les élus ne doivent pas monnayer la qualité»

Même si cela n'a pas toujours été le cas, comme le souligne le radical Guy-Olivier Segond, ancien président du Conseil d'Etat genevois: «Quand Alain Morisod était producteur, le ton était plus pépère.» D'où la question de Frédéric Hohl: «Veut-on revenir à une Revue où l'on déclame des petits poèmes?»

De toute façon, tranche Guy-Olivier Segond, les élus ne doivent pas se baser sur la qualité des spectacles, trop subjective, pour décider du financement. Une opinion relayée par Anne Bisang, directrice de la Comédie: «Pour une revue, tomber dans le mauvais goût est une constante. Mais sanctionner en coupant les subventions n'est pas une réponse adéquate», affirme-t-elle.

Pour Frédéric Hohl, c'est d'abord au public de juger. En 2005, la Revue avait drainé 40000 spectateurs. «Et depuis trois ans que je produis le spectacle, ça n'a jamais autant marché que cette année», affirme-t-il. D'ailleurs, des prolongations sont programmées du 3 au 13 janvier.


Pierre Muller, Rantanplan

Chloé Dethurens

Pour le conseiller administratif libéral, c'est la rigueur budgétaire qui prime:
«La subvention de la Revue ne doit pas être liée à son contenu. Le problème est plus fondamental: le Conseil administratif sait qu'il doit se désengager de certaines subventions dans plusieurs domaines s'il veut assainir les finances de la Ville. D'autant plus qu'en ce qui concerne le budget 2008, il devra affronter un nouveau report de charges du canton sur la municipalité. Ce sera l'heure de vérité: soit l'on devra augmenter les impôts, soit baisser les prestations, y compris les prestations culturelles. J'étais à la première de la Revue: cette édition est plutôt vulgaire et nombreux sont les sketches en dessous de la ceinture. Mais il ne doit pas y avoir de corrélation entre la qualité du spectacle et son subventionnement. La Revue fait partie du paysage politique genevois. Peu importe la mauvaise humeur de certains.»


Christian Ferrazino, l'un des Dalton

Chloé Dethurens

Selon le conseiller administratif indépendant, il y a une hiérarchie à respecter en matière de spectacles: «La Revue est un véritable paradoxe politique. Lorsqu'on y apparaît, on est blessé par ce qu'on y voit. Et lorsqu'on en est exclu, on est fâché. En résumé, ce spectacle enchante rarement les personnalités politiques. Je n'ai pas vu la Revue cette année. Je suis plus attiré par le genre de pièces de la Comédie ou du Grütli. Mais selon moi, toute forme artistique doit pouvoir être exprimée, même si elle est d'un niveau discutable. Ensuite, tout dépend de la priorité que l'on veut mettre dans ce type de représentations. Car qui peut définir les critères de qualité et sur quelles bases? Pour cette raison, il ne doit pas y avoir de lien entre le contenu de ce spectacle et les subventions dont il bénéficie. Mais ma position serait bien différente si la subvention destinée à la Revue privait de financement d'autres théâtres.»


Pierre Maudet, Lucky Luke

Chloé Dethurens

Le candidat radical au Conseil administratif, gratifié du rôle de justicier, défend la subvention: «Je suis le seul en commission des arts et de la culture à avoir contesté cette suppression de subvention. Il est inadmissible que les politiques s'immiscent dans des choix artistiques. De plus, cet amendement représente un véritable autogoal: la Ville se priverait alors de 50% des bénéfices de la Revue qu'elle reçoit systématiquement. C'est une réaction mesquine, petite et vexatoire: on justifie par des motifs artistiques une incapacité à rire de soi, surtout à gauche. Ou alors est-ce la déception de certains élus de ne pas avoir été représentés dans ce spectacle? Quoi qu'il en soit, je n'ai pas compris cette réaction. Tout le monde en prend pour son grade, et contrairement à ce que certains pensent, les radicaux n'y échappent pas. Il est vrai que j'ai un rôle flatteur cette année. Mais cela risque de changer à la prochaine édition.»


Railleurs subventionnés, un trait romand

Les revues de Lausanne et de Neuchâtel sont aussi soutenues par les pouvoirs publics.

Pierre-Emmanuel Buss

Autres cantons, autres mœurs. A Fribourg, Lausanne ou Neuchâtel, on regarde avec curiosité la polémique qui entoure la Revue genevoise. Membre de la troupe La Moulinette, qui organise la Revue de Lausanne depuis 1999, François Intriere juge «scandaleux» qu'on puisse réduire le montant d'une subvention parce que le contenu n'a pas plu. Il imagine mal «une telle censure» à Lausanne. Malgré des textes parfois musclés, la municipalité - qui a versé 15000 francs en 2006 - ne s'est jamais manifestée. «Le canton non plus, mais il ne donne rien», rigole François Intriere.

Même discours à Neuchâtel, où les trois coups de la 10e Revue de Cuche et Barbezat ont été donnés le 6 décembre au Théâtre du Passage. Invariablement entourés d'une pléiade d'artistes romands, les deux comiques reçoivent 10000 francs de la Ville et 10000 francs de l'Etat de Neuchâtel. «Il n'y a jamais eu d'intervention sur le contenu des sketches, assure le producteur du spectacle Vincent Held. Mais nous sommes peut-être moins agressifs qu'à Genève...»

Producteur et acteur de la Revue fribourgeoise FriBug, qui n'a pas eu lieu cette année, Jean-Luc Nordmann n'a jamais touché le moindre centime des pouvoirs publics. «Je ne les ai pas sollicités, souligne-t-il. A mon sens, il est difficile de brocarder les gens et de leur demander du pognon par-derrière. Je préfère garder la plus grande liberté possible, à l'image du journal satirique français Le Canard enchaîné. Il vit sans jamais publier de publicité.»

© Le Temps (12.12.2006)

11.12.2006

Beaucoup de bruit pour rien?

Pour se sentir exister, jusqu'où n'irait-on pas?...
Sur quelques têtes, qui se voudraient brûlées aux feux de la rampe politique, la raison l'emporte finalement.
Finalement?
A suivre...

Revue genevoise: la gauche fait «amendement» honorable

Subventions
Patrice Mugny s’engage contre la coupe de 80'000 francs

Lionel Chiuch 

Patrice Mugny est un homme logique. Après avoir qualifié de «ridicule» la proposition de réduire de 80'000 francs la subvention accordée aux organisateurs de la Revue, le conseiller administratif aux Affaires culturelles vient d’annoncer qu’il déposerait un amendement pour éviter une telle coupe.

Un partenaire honnête

«L’ampleur de la polémique a provoqué quelques revirements», relève Patrice Mugny. Samedi, les partis de l’Alternative de gauche se sont réunis pour débattre de l’affaire.

Il est probable que certains, pourtant bien remontés, se soient laissés infléchir par les arguments du chef de la culture. Joint la semaine dernière par la Tribune, ce dernier avait notamment déclaré: «Frédéric Hohl est un partenaire honnête et sincère. Il signale toujours quand il y a des bénéfices et rend l’argent à la Ville. »

Quels qu’en soient les termes, la plaidoirie s’est visiblement révélée efficace puisque «l’Alternative a décidé de remettre les 80'000 francs».

Sketches «sexistes»

On s’en souvient, les reproches portaient sur certains sketches jugés «sexistes» ou «orientés» (voir TdG du mercredi 6 décembre). Il est vrai que Monica Bonfanti, la cheffe de la police, n’était pas épargnée par la plume impertinente de Pierre Naftule. En dépit du succès populaire rencontré par le spectacle (40 000 spectateurs par édition), les politiciens avaient décidé de sévir.

Dans un article du Matin, Christian Zaugg, conseiller municipal de l’Alliance de gauche et membre de la Commission des finances, estimait ainsi qu’une «manifestation de mauvaise humeur» s’imposait. La droite avait emboîté le pas, évoquant même par la voix du conseiller libéral Jean-Marc Froidevaux une «suppression totale» de la subvention.

Régler les divergences

Cette dernière, qui s’élève à 325 000 francs, est toujours menacée de la réduction de 80 000 francs. Il faudra attendre le 16 décembre pour savoir si le Conseil municipal a retrouvé son sens de l’humour.

Pour sa part, après avoir conclu que l’affaire était pliée – une majorité écrasante s’étant prononcée en faveur de la coupe lors de la dernière commission des finances – Patrice Mugny s’est finalement persuadé que rien n’était encore joué. «Samedi, nous avons essayé de régler les divergences, précise-t-il. Même s’il est vrai qu’on ne peut jamais être sûr, j’ai le sentiment que j’ai une majorité pour remettre les 80 000 francs. »

La nouvelle de ce revirement devrait conforter Pierre Naftule dans son optimisme et rassurer Frédéric Hohl. Lequel, non sans ironie, avait suggéré de supprimer les deux soirées complètes –d’une valeur de 50 000 francs– offertes aux collaborateurs de la Ville de Genève.

Eu égard aux critiques émises, on se gardera d’affirmer que ce dernier argument ait fait pencher la balance.

© Tribune de Genève (11.12.2006)

Il apparaît évident qu'ils s'y sont mis à plusieurs...

10.12.2006

Le Dandin de la farce*

Mon collègue Thierry Meury est passé hier à la moulinette de l'interview express du Matin Dimanche.
Je ne suis certes ni Larry Page, ni Sergey Brin, mais je n'ai pas trouvé cet entretien sur le site du journal. C'est donc qu'il n'y doit pas figurer.
Le voici donc.

INTERVIEW EXPRESS

Thierry Meury

Fonction Acteur, humoriste, l’un des auteurs de la Revue de Genève
Naissance 21 janvier 1966

Le Conseil municipal genevois menace de couper, le 16 décembre, les subventions à la Revue. Votre réaction?
– L’incompréhension totale. La ville de Genève n’a pas de déficit. Il faut donc croire que le motif est ailleurs. Jusque-là, il n’y avait que deux sortes de gens qui pouvaient prendre ce genre de décisions sur la planète: les mollahs et Bush. Maintenant Genève a ses intégristes. Chacun est libre d’aller voir un spectacle ou pas, mais lorsque la politique sanctionne un contenu culturel, c’est de la censure. Une dérive très inquiétante.
– On reproche aux auteurs d’avoir été sexistes, notamment dans le sketch sur Monica Bonfanti, qui parle de «tournante»?
– Le sketch montre des flics qui embarquent une exhibitionniste en pleine nuit sans savoir que c’est la cheffe de la police. J’aimerais rappeler que, dans ces cas-là, il est rare que les flics parlent en alexandrins. Ils sont vulgaires et font des plaisanteries grasses. Et puis Madame Bonfanti s’était transformée elle-même en hôtesse du Salon de l’auto en posant sur un capot de voiture. Nous lui avons mis une tenue légère, c’est tout. Cela pose une question plus profonde: comment un satiriste doit-il représenter une femme pour que cela soit accepté: en haillons avec des pustules? Ou alors faire comme s’il n’y avait pas de femmes aux commandes des institutions, ne plus jamais parler de celles qui sont aux postes élevés?
– Devant les critiques, Pierre Naftule a supprimé le mot «tournante» du sketch. N’a-t-il pas créé un précédent d’autocensure?
– Moi, j’aurais laissé le mot, mais je n’ai pas été consulté. Je comprends son raisonnement sur le désir de ne pas blesser, mais on peut parfois ouvrir des brèches avec des bonnes intentions.
– Certains laissent entendre que le spectacle est médiocre?
– Ce n’est pas mon avis, mais ils ont le droit de le penser. Cela dit, si c’était un critère, il faudrait ôter pas mal de subventions à Genève. Qu’ils assument, qu’ils osent aller dire aux 45 000 spectateurs de la Revue qu’ils sont allés voir une merde.
– Les libéraux disent que l’absence de subventions va vous permettre de «retrouver du mordant». Pas faux?
– C’est ridicule. Qu’ils nous laissent les subventions et gardent confiance: nous aurons du mordant l’an prochain sur l’absence de logements, le prix des loyers, les régies, les banques, tous leurs copains.
– La menace vous décourage-t-elle de poursuivre l’an prochain?
– Vous nous imaginez faire une avant-première devant les politiques, tous les ans, pour qu’ils décident si on a droit à la subvention ou pas? Non, il faut se rebeller à chaque fois que la liberté d’expression est mise en cause. S’ils font cet acte de censure, je crois qu’il faut tout arrêter, jeter l’éponge. Qu’ils demandent à un de leurs copains d’écrire le spectacle. Quelqu’un de bien lisse, sans opinion sur rien, ni sur les hommes, ni sur les femmes, ni sur la politique, ni sur le prix du beurre. Ils feront une gentille petite opérette.


© Le Matin Dimanche (10.12.2006)

 

* Thierry Meury est à l'affiche de Georges Dandin de Molière, mis en scène par Raoul Pastor au Théâtre des Amis jusqu'au 31 décembre.